La table du verset 5

Au cinquième verset, le décor change sans prévenir : plus de troupeau, plus de sentier. Une table dressée, de l'huile, une coupe. Pourquoi ce changement — et pourquoi maintenant ?

Psaume 23, verset 5 · Louis Segond 1910 Tu dresses devant moi une table, En face de mes adversaires; Tu oins d’huile ma tête, Et ma coupe déborde.

La formulation de 1910 garde le vocabulaire que les lecteurs francophones récitent depuis un siècle; mais l'image de ce verset — un repas d'honneur servi à un invité — parle plus directement dans une traduction d'aujourd'hui. Voici le même verset dans la Bible du Semeur :

Psaume 23, verset 5 · La Bible du Semeur 2015 Pour moi, tu dresses une table aux yeux de mes ennemis, tu oins d’huile parfumée ma tête, tu fais déborder ma coupe.

De la bergerie à l'hospitalité

Le changement d'image n'est pas une maladresse de poète : c'est une promotion. Une brebis est nourrie; un invité est honoré. Dans le monde ancien, dresser la table pour quelqu'un, verser l'huile parfumée sur sa tête, remplir sa coupe au point qu'elle déborde — ce sont les gestes d'un hôte envers un invité de marque, presque un langage juridique de la protection : celui qui a mangé à votre table est sous votre toit et sous votre responsabilité.

Le psaume dit donc, en une image : vous ne serez pas seulement maintenu en vie. Vous serez reçu. La provision du début du poème devient un accueil personnel, préparé, presque cérémonieux — et la coupe qui déborde ajoute ce que la simple survie n'oserait pas demander : l'abondance.

Une table dressée sous les yeux de l'adversité

Le détail le plus étrange du verset est aussi le plus réaliste : la table est dressée sous les yeux de l'adversité, pas après elle. Le psaume ne décrit pas une paix revenue; il décrit un honneur rendu au milieu du danger. C'est une parole pour ceux dont les ennuis ne sont pas finis — le procès en cours, la maladie qui ne recule pas, le conflit qui dure. L'hospitalité de Dieu n'attend pas que la menace ait disparu pour commencer.

Relire alors le premier verset donne au poème sa symétrie : celui qui commence comme un berger finit comme un hôte, et entre les deux il y a eu la vallée. Le soin change de forme; il ne change pas de main.